Vous venez de recevoir votre projet masterisé et, surprise : l’ingénieur vous a envoyé deux versions pour le même morceau (par exemple, une version « Loud » et une version « Dynamique »). Pourquoi ne pas se contenter d’un seul fichier « parfait » ? Ce n’est pas une indécision de la part du technicien, mais une stratégie pour protéger votre musique dans un paysage de diffusion fragmenté.
1. Le piège du « Plus fort, c’est mieux »
Le premier obstacle au mastering est psychologique. Le cerveau humain est victime d’un biais systématique : à contenu égal, le son le plus fort est presque toujours perçu comme « meilleur ».
Ce phénomène influence lourdement les concours de mastering, où plusieurs ingénieurs sont mis en compétition sur un même titre. L’ingénieur Mickaël Rangeard admet que pour « gagner » un projet, il est souvent tenté de livrer une version très forte, car il sait que le client ne prendra pas forcément le temps d’aligner les volumes pour comparer objectivement. Livrer deux versions permet donc de satisfaire ce besoin de puissance immédiate tout en proposant une alternative plus qualitative.
2. La stratégie d’Alex Gopher : Le choix de l’artiste
Certains ingénieurs de renom, comme Alex Gopher, ont transformé ce dilemme en un outil pédagogique. Face à un client qui exige un niveau sonore excessif (souvent au détriment de la clarté des graves ou de la respiration du mix), il adopte la démarche suivante :
• La version « Référence » : Un master aussi fort que le mix de travail du client, pour ne pas le déstabiliser.
• La version « Optimale » : Une version légèrement moins forte (souvent de 1 ou 1,5 dB), qu’il juge plus musicale et respectueuse du projet.
En laissant le choix final à l’artiste, l’ingénieur s’extrait de la contrainte purement technique pour replacer le débat sur le terrain de l’émotion et de l’esthétique.
3. Deux versions pour deux mondes : Streaming vs Promotion
Une autre raison majeure est la différence de traitement entre les supports :
• La version « Streaming » : Elle est plus dynamique. L’ingénieur sait que les plateformes comme Spotify baisseront le volume si le master est trop fort. Il préfère donc garder de la « vie » dans le morceau.
• La version « Forte » (ou CD/Radio) : Elle reste utile pour des contextes où la normalisation n’existe pas. C’est le cas sur Instagram, Facebook ou TikTok, où un master trop faible pourrait paraître « mou » lors d’une promotion sur les réseaux sociaux.
Historiquement, certains ingénieurs comme David Hachour livraient aussi des versions « Club », spécifiquement traitées pour l’impact physique requis sur de gros systèmes de sonorisation, par opposition aux versions radio.
4. Vers un master universel ?
Malgré cette pratique, l’objectif ultime de nombreux ingénieurs reste de livrer, dans la mesure du possible, un seul master « universel » (exception faite du vinyle qui reste un cas à part).
La multiplication des versions a un coût en temps et en budget qui peut être dissuasif. Cependant, tant que la normalisation ne sera pas imposée de manière stricte et universelle (comme c’est le cas à la télévision avec la norme R128), le « double master » restera une sécurité indispensable pour garantir que votre musique sonne de manière compétitive partout, sans sacrifier son intégrité artistique.