C’est l’étape la moins connue de la réalisation d’un disque, celle où on corrige les défauts, où on équilibre la stéréo, où on travaille le volume au demi-décibel près.
Un métier « sans lequel les morceaux seraient moins agréables à écouter »,
jure l’un de ces sorciers du mastering.
Quand Alicia Keys et Yoko Ono ont appelé Daft Punk pour re- cevoir le Grammy Award de meilleur album de l’année 2014 pour Random Access Memories, les robots ont emmené toute leur équipe sur scène: Pharrell Williams, Nile Rodgers et Paul Williams, bien sûr, mais aussi une demi-douzaine de colla- borateurs à divers titres. Tout au fond, un grand chevelu : Antoine «Chab» Chabert, crédité sur l’album au titre du mastering. C’est quoi, le mastering ? Probablement l’étape la moins connue dans la réalisation d’un disque : soit on ne sait pas en quoi ça consiste, soit on ne comprend pas à quoi ça sert. La plupart du temps, les deux.
Pour expliquer son métier, cette confrérie use généralement de la même métaphore: le mastering est à la musique ce que le vernis est au meuble. En appliquant une couche sur le bois brut, et si la teinte est bien choisie, l’ébéniste fixe la réussite de son ouvrage. Dans le cas du disque, c’est pareil. L’enregistrement est corrélé au mixage, une étape déterminante au cours de laquelle l’ingénieur du son équilibre les fréquences des voix et des instruments, pose des effets, et assemble finalement un beau meuble en bois brut. Le vernis se passe en plusieurs couches: correction des défauts, équilibre de la stéréo, dynamique du son, harmonisation des fréquences et du volume entre les titres… Ainsi figée, la musique devient un «produit» décliné sur les différents sup- ports – vinyle, CD, numérique – de sa commercialisation.
« Travail relationnel »
C’est donc le boulot de «Chab». Formé il y a vingt ans au studio parisien Translab, fondé en 1976 et où officie le producteur de French Touch Alex Gopher, même lui n’a pas toujours capté le demi-décibel où tout se joue : «Au début, Jean-Christophe Beaudon [de Translab, ndlr] variait le volume des basses, des médiums ou des aigus, et me disait : “T’as entendu ?”
“Euh… non!” J’ai dû entraîner mon oreille. Au bout de trois mois, j’entendais au demidécibel; au bout de deux ans, au dixième de décibel. C’est quasi subliminal et on croit être dingue parce qu’on est seul à l’entendre.
« Mais non, on n’est pas fou !»Ses modèles ont pour noms Nilesh Patel (Daft Punk, Björk), Mike Marsh (The Chemical Brothers, Calvin Harris), Greg Calbi (Tame Impala, MGMT)… mais aussi l’illustre Bob Ludwig qui a cosigné le mastering de Ran- dom Access Memories, totalise onze Grammy Awards et a travaillé avec absolument tout le monde, de Jimi Hendrix à Beyoncé. Aujourd’hui, «Chab» a son propre studio et des références sans fin: Manu Chao, Angèle, Charlotte Gainsbourg, Oumou Sangaré, Air, Florent Pagny… «Le travail relationnel avec les artistes est hyper important, explique-t-il. Il faut sou- vent les rassurer, comprendre leurs désirs, les décrypter: quand ils demandent que le son soit plus chaleureux, tous n’accordent pas la même signification à cet adjectif. Sans compter les avis contradictoires : le producteur pense “radio”, l’ingénieur du son pense “puissance”, l’artiste pense “œuvre”… C’est pour ça que j’aime bien être seul en studio. Je peux mieux capter l’impact émotionnel d’une chanson, ou physique si c’est un morceau destiné aux clubs, pour le sublimer ensuite.»
« Le parcours d’une vie »
Egalement passé par Translab, aujourd’hui à la console de son studio dans un village médiéval du Tarn, Raphaël Jonin est un autre ponte de cet artisanat «sans lequel les morceaux seraient moins agréables à écouter et ne passeraient pas à la radio» : «C’est difficile à expliquer, mais quand on entend, on comprend.» La tâche exige généralement une heure pour un titre, une journée pour un album. Quand ça se passe bien. «Je ne fais presque plus de rap, raconte Raphaël Jonin. Dans les années 2000, ils arrivaient à quinze et étaient toujours à deux doigts de se friter parce qu’ils n’étaient jamais d’accord entre eux. Or le demi-décibel exige du calme et de la sérénité. Le problème est aussi qu’un artiste privilégie souvent sa partie sur la globalité du son : un violoniste n’entend que lui dans un orchestre, Bruel se focalise sur sa voix, un bassiste de jazz veut être mixé tellement en avant que ça sonne comme du reggae… Il faut être diplomate pour rétablir l’équilibre.» Parmi ses fiertés récentes, des albums de Youn Sun Nah, Camille et Kyle Eastwood.
La route conduit ensuite à Bordeaux où Alexis Bardinet – encore un ancien de Translab – a ouvert (avec Bertrand Reboulleau) Globe Audio en 1999. «Peut-être parce que je vis ici, je fais beaucoup d’analogies avec le vin, dit-il. Ce qui compte, c’est l’émotion de la première gorgée. Je ne veux pas parler technique avec les musiciens, mais employer des termes comme “chaleur”, “couleur”, “amplitude”, “largeur”…» Son CV inclut des clients aussi divers qu’Ibrahim Maalouf, Youssou N’Dour et Michel Jonasz. Et chaque genre musical a ses spécificités : «Travailler un piano solo de Michel Legrand ou Gonzales, c’est souvent complexe parce qu’il faut gérer une palette très large de temps forts et de temps faibles, de graves et d’aigus. Autres exemples, le reggae de Tiken Jah Fakoly exige de la chaleur alors que l’electro de The Blaze est nécessairement plus froide.» Parfois, les nuances sont tellement subtiles que leur perception est intuitive : «Je ne commence à vraiment comprendre ce que je fais que depuis cinq ans. Le mastering, c’est le parcours d’une vie.»
La « guerre du volume »
C’est aussi au mastering que se définit le volume sonore du disque. L’oreille étant ainsi faite qu’elle a l’illusion que le son est meilleur quand il est plus fort, il est tentant de pousser tous les boutons au maximum. Quitte à niveler la dynamique puisque, si tous les instruments et toutes les séquences du morceau sont dans le rouge, plus rien ne dépasse. Un choix dans lequel ont plongé certains artistes désireux de sonner plus fort que la concurrence, pour se démarquer dans un environnement de plus en plus bruyant. C’est ce qu’on a appelé la «guerre du volume» (loudness war), déclarée en 1999 par Californication des Red Hot Chili Peppers et qui a atteint son sommet en 2008 avec Death Magnetic de Metallica dont le son saturé arrachait les tympans. Jean-Pierre Chalbos, cofondateur en 1996 du studio la Source Mastering à Courbevoie, se souvient : «Mes clients voulaient tous sonner fort, même quand leur style ne le justifiait pas. Depuis, tout le monde s’est calmé, moi aussi !» Sollicité par Thiéfaine comme Booba, «des gens très impliqués dans le rendu final», Jean-Pierre Chalbos décrit son rôle comme «une école de l’humilité où le plus difficile est d’en faire le moins possible». Une mission qui inclut également de déterminer la pause entre deux titres : «Selon la nature, la fin et le début des morceaux, selon le rythme de l’album aussi, il faut tantôt enchaîner vite ou laisser quatre secondes de blanc. C’est un choix musical où interviennent la sensibilité et l’expérience.»
S’agissant de réglages aussi méticuleux et irréversibles, tout est pris en considération. Le support, bien sûr: le mastering est conçu pour le CD et les plateformes de streaming, puis il est ajusté si nécessaire au vinyle, dont les sillons ne supportent pas toutes les fréquences. S’il est réussi, il doit aussi être audible avec une chaîne hi-fi, un autoradio, une enceinte Bluetooth ou un casque à 10 euros. Pour un album nécessitant une journée de travail, il faudra débourser 1 000 euros en moyenne, jusqu’à 3000 euros dans les studios les plus cotés. Logé à Paris et Barcelone, le Color Sound Studio est moins cher: 90 euros par titre. Pour ce prix, David Hachour, installé en Catalogne, discute par webcam avec l’artiste avant de se mettre au travail. Fait de gloire : avoir en partie mixé et masterisé Nothing But the Beat de David Guetta, nommé aux Grammy Awards 2011. «Ça nous a ouvert les voies de l’EDM pendant deux ou trois ans. Mais des studios ont ouvert partout, la clientèle se disperse, et ça devient difficile pour tout le monde.» D’autant qu’un concurrent redoutable est apparu en 2014 : la plateforme montréalaise Landr, qui propose un mastering automatisé en ligne avec des formules entre 4 et 25 euros par mois. Le résultat serait honorable quand les algorithmes moulinent des fichiers correctement mixés, mais beaucoup moins quand les retouches sont complexes. Dans les studios, on fulmine – «C’est de la merde!»–et on prédit que rien ne remplacera l’expertise humaine. D’autant que la multiplication des home studios et la tendance à confier plusieurs titres d’un même album à différents ingénieurs du son accouchent de fichiers disparates sur lesquels il faut nécessairement appliquer la fameuse couche de vernis. C’est bien connu, un meuble laqué est plus doux à l’oreille.
« J’ai dû entrainer mon oreille, au bout de trois mois j’entendais au demi-décibel,
au bout de 2 ans, au dixième décibel. C’est quasi subliminal. »